« Ce n’est pas facile », elle dit pendant qu’elle se masse son ventre tout en regardant au loin le trafic étouffant de Delmas à Port au Prince. « Ce n’est pas facile de se nourrir. Votre famille. J’ai parfois peur d’aller à la clinique, même quand je suis censée le faire. Que se passe‑t‑il si on me vole ? si je suis menacé d’être kidnappé ? Je travaille tous les jours. Mais je m’inquiète pour moi. Je m’inquiète pour mon bébé. Que se passe‑t‑il si je contracte le COVID ? Que se passe‑t‑il si mon bébé prend des COVID ? Dois‑je porter un masque ? Que faire si la sage‑femme prend des COVID ? Que se passe‑t‑il alors ? Ma sœur vit dans une région d’Haïti où elle ne peut pas avoir accès à un médecin. Elle voit un Matrone. Si quelque chose arrive, elle pourrait mourir. Imaginez le stress. Elle sait qu’elle peut mourir, mais elle ne sait pas comment l’éviter MAINTENANT. »

— anonyme, mai 2020

Nous sommes à Haïti. Mois de janvier. Il fait chaud. L’ambiance est lourde à Port‑au‑Prince. Les nouvelles sont mauvaises. Il y a de la congestion. Le danger est partout. Surtout le vol. Parfois de plus fortes violences. Partout, la nervosité est dans l’air. Et elle est contagieuse. On nous avertit de nous tenir loin des guichets automatiques et on nous interdit de nous rendre dans certains quartiers. Il arrive à l’occasion que les expatriés subissent des violences, mais la plupart du temps ce sont les locaux les victimes. Nous n’entendons pas beaucoup parler de la violence contre les locaux dans les médias internationaux. « La semaine dernière seulement, huit personnes ont été kidnappées dans le coin », nous confie l’une des sages‑femmes tandis que nous nous tenons au rez‑de‑chaussée du bureau de l’Association des infirmières sages‑femmes d’Haïti (AISFH). « Vraiment ? », demande une autre. La première hausse les épaules. Elle ne peut le garantir. Il est parfois impossible d’être certain de quoi que ce soit par ici.

À l’étage inférieur du bureau, nous regardons une série de logos étalés sur la table de conférence. Plusieurs membres du conseil d’administration sont présents ainsi qu’environ 15 sages‑femmes. Certaines sont ici pour une réunion de projet et quatre autres pour une formation sur le centre d’appels et les communications (et des membres du CA en appui). Dans quelques semaines à peine, l’AISFH deviendra le centre d’Alo Saj Fanm, un nouveau projet innovant pour pallier le manque de soins de maternité dans un pays où les ressources en santé sont limitées ou difficilement accessibles. Alo Saj Fanm (« Allô sage-femme » en créole) est un centre d’appels offrant ses services aux Haïtiennes et Haïtiens qui souhaitent obtenir des renseignements sur la santé maternelle et infantile et la planification familiale. En appelant, les personnes peuvent accéder à un répertoire de messages préenregistrés ou parler directement avec une sage-femme durant certaines heures. Par ailleurs, dans le contexte de la COVID‑19, le besoin d’un soutien médical à distance augmente. Le lancement du centre aura lieu à l’été 2020 dans le département de Nippes, puis dans celui du Sud‑Est, de la Grande‑Anse et enfin du Nord‑Ouest. L’objectif est d’offrir le service à l’échelle nationale en 2021. Alo Saj Fanm fait partie du projet Saj Fanm Pou Fanm (« Des sages-femmes pour les femmes » en créole) dont l’objectif est de renforcer la profession sage-femme, de réduire le taux de mortalité maternelle et de promouvoir la santé et le bien‑être des femmes, des filles et des nouveau‑nés en Haïti.

« L’objectif de la ligne téléphonique Alo Saj Fanm est de permettre aux femmes, surtout dans les régions éloignées, d’accéder à de l’information fiable et gratuite sur la grossesse et l’accouchement et de renforcer leurs liens avec les établissements de santé pour qu’elles s’y rendent pour un examen de suivi », explique Véronique, coordonnatrice du projet Saj Fanm Pou Fanm (SFPF). « Le taux de mortalité maternelle est très élevé : 529 décès pour 100 000 naissances vivantes », ajoute Marie Juliana, agente locale pour SFPF.

La formation d’aujourd’hui couvrira un ensemble de techniques et de processus conçus pour s’assurer que les personnes qui appellent reçoivent l’information dont elles ont besoin. Nous discutons aussi de différentes options pour le logo d’Alo Saj Fanm. Marthe Elvire, sage‑femme diplômée en Haïti et responsable des communications, les regarde attentivement. On discute. L’AISFH privilégie une approche par consensus pour que ses membres se sentent écoutées dans la prise de décision. Marie Juliana y jette un coup d’œil avant de nous emmener à l’étage pour nous montrer un espace pratiquement vide avec plusieurs pièces. L’endroit est coloré et chaleureux. Elle sourit. L’ambiance est calme, paisible. Elle nous montre où les bureaux et les téléphones seront placés et la pièce où le personnel pourra prendre une pause lorsque le volume d’appels le permettra; une véranda où on peut siroter un thé en regardant les médias sociaux. Port‑au‑Prince est l’une des plus belles villes du monde, nichée dans les collines avec vue imprenable sur le golfe de la Gonâve et les montagnes avoisinantes. On y trouve une scène artistique très vivante, des professionnels de la santé dévoués et des gens socialement engagés et généreux. Mais ses rêves et sa beauté sont constamment mis à mal. Sa situation politique est complexe, à plusieurs niveaux. Les défis sont partout et bien réels.

« Dans le contexte actuel de la COVID‑19, la population est nerveuse, exposée à beaucoup de fausse information et très méfiante quant à la capacité du système de santé d’absorber ces cas », explique Regine, coordonnatrice de projet pour Viamo, une plateforme téléphonique offrant des services spécialisés en mobilisation citoyenne et changement des comportements qui œuvre dans près de 30 pays. « Nous sommes capables de fournir aux femmes de l’information sur la grossesse en lien avec la COVID‑19. Nous sommes une source d’information exacte et transmise avec empathie en cette période d’incertitude. »

La structure du centre d’appels est simple et efficace. Quand une personne appelle, elle a le choix de joindre la ligne‑info ou le centre d’appels. La ligne‑info regorge d’information pour les femmes enceintes ou qui viennent d’accoucher, du début de la grossesse jusqu’aux premières semaines de vie du bébé. L’information couvre les soins prénatals, les fausses‑couches, les soins postnatals et même la contraception. La ligne‑info offre aussi de l’information pour les futures sages‑femmes, les pères et les matrones. Les femmes enceintes ont aussi l’option de s’inscrire pour recevoir des messages hebdomadaires sur leur téléphone avec de l’information de base sur le développement de l’enfant, du stade du fœtus jusqu’au premier anniversaire. Évidemment, ce service n’est pas conçu pour remplacer les soins médicaux en personne, mais il peut combler certaines lacunes qui ne cessent de s’accroître.

« C’est un service dont nous avons vraiment besoin, qui sert à fournir aux gens la même quantité d’information disponible en ligne, malgré leur éloignement ou leur niveau d’alphabétisation », explique Regine.

De retour à l’étage inférieur, Marthe Elvire décide quel logo, selon elle, représente le mieux Alo Saj Fanm. « J’aime bien celui‑là. Si j’étais une femme à la recherche d’information sur la santé maternelle… il me donnerait envie d’appeler. »

L’AISFH travaille à la réalisation de cet objectif dans l’espoir que beaucoup d’autres femmes y adhèrent.

Le projet Saj Fanm Pou Fanm (SFPF) vise à renforcer la profession de sage‑femme, réduire le taux de mortalité maternelle et promouvoir la santé et le bien‑être des femmes, des filles et des nouveau-nés en Haïti. Le budget global de ce projet sur cinq ans (2018‑2022) est de 15 millions de dollars canadiens. SFPF est dirigé par le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) et financé par le gouvernement du Canada. Il s’agit d’une collaboration entre l’Association des infirmières sages‑femmes d’Haïti (AISFH), l’Association canadienne des sages-femmes (ACSF), l’Université du Québec à Trois‑Rivières (UQTR) et le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) d’Haïti.

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