La réception pour l’élimination de la fistule obstétricale tenue en mai à Djouba, au Soudan du Sud, a été organisée en vue de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) qui aura lieu à Nairobi, au Kenya, en novembre 2019. La CIPD œuvre à promouvoir l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes.

La prochaine conférence internationale vise les objectifs suivants : atteindre l’égalité et l’équité entre les sexes et rendre aux femmes le pouvoir de réaliser leur plein potentiel; assurer que les femmes contribuent au développement durable par leur pleine participation à l’élaboration des politiques et la prise de décisions, à tous les niveaux; assurer que toutes les femmes reçoivent l’éducation qui leur est nécessaire pour répondre à leurs besoins de base et faire valoir leurs droits; éliminer toute forme de discrimination envers les filles et améliorer leur bien-être, tout particulièrement en ce qui concerne leur santé, leur alimentation et leur éducation.

Les filles commencent à s’agiter. Certaines écoutent attentivement, d’autres remuent avec une énergie d’adolescentes. Elles portent toutes un chandail blanc immaculé avec le logo de la CIPD. En mai 2019, dans le cadre d’un événement de sensibilisation sur la fistule obstétricale à Djouba, au Soudan du Sud, des présentateurs et présentatrices discutent de la triste réalité des fistules obstétricales, une crise de santé qui frappe le Soudan du Sud. On parle également des problèmes auxquels sont confrontées les femmes du pays et des étapes à suivre pour les surmonter. Une jeune d’environ 14 ans se penche un peu plus, comme si les mots prononcés s’adressaient directement à elle. Ces mots sont en effet adressés à elle :

« Faites des études. Accordez de l’importance à vous-même et à votre éducation. Et tenez-vous loin des hommes riches qui conduisent de belles voitures », avise Dr Samson Baba, directeur général de la Santé et de la Communauté, Soudan du Sud. Son ton est sérieux, comme si l’avenir même de cette jeune dépendait de ce message.

« Il fait chaud », me dis-je à moi-même en cherchant un peu d’ombre sous la grande tente. C’est la saison des pluies, mais il ne pleut pas. Que du soleil et de la chaleur. Edward, un étudiant sage-femme de l’École de soins infirmiers et sage-femme de Djouba (Juba College of Nursing and Midwifery) rit et me demande : « À quoi vous attendiez-vous? Qu’il fasse froid? On est à Djouba! » Il était à l’événement avec environ 50 autres étudiantes et étudiants en pratique infirmière et sage-femme. On les reconnaît par leur uniforme, bleu pour les infirmières et rose pour les sages-femmes. Environ 50 filles du secondaire, un groupe de danse traditionnelle, les médias, des invités spéciaux, dont Dr Baba et Dr Stephen Mawa (spécialiste RHCS, bureau de l’UNFPA au Soudan du Sud), et la modératrice Siama Abdalla Lado (analyste sage-femme, UNFPA) étaient également présents. Tous étaient là pour discuter de la réalité très difficile de la fistule obstétricale et des enjeux culturels et structurels qui jouent sur son incidence.

« Avez-vous entendu son commentaire à propos des hommes riches dans de belles voitures? », demande Bev, une des sages-femmes consultantes canadiennes à Djouba, qui collabore à l’élaboration de formations de perfectionnement professionnel avec l’Association sud-soudanaise des infirmières et sages-femmes (SSNAMA). Je n’avais pas entendu. « C’était pour leur rappeler de se concentrer sur leurs études et de ne pas se laisser distraire par les beaux parleurs qu’elles rencontrent? », je lui demande. « Pas vraiment », répond-elle. « Les filles n’ont souvent pas assez d’argent pour s’acheter des produits d’hygiène féminine. Parfois, elles sont forcées de se livrer à des actes sexuels avec des hommes qui ont de l’argent pour pouvoir acheter ces produits. Souvent, les filles qui n’ont pas accès à des serviettes ou des tampons ne peuvent pas aller à l’école pendant leurs règles. Ça crée un cercle vicieux. »

Je regarde les filles qui sont présentes. Certaines n’ont que 11 ou 12 ans.

Un peu plus tard pendant une période de questions, une jeune femme se lève pour demander ce qu’est la fistule.

« Une fistule obstétrique c’est une lésion qui se forme entre le vagin et le rectum ou la vessie, causée par un arrêt du travail prolongé. Elle entraîne une fuite constante d’urine et/ou de matières fécales chez la personne atteinte. Pendant ce type d’accouchement difficile, le travail des femmes qui ne sont pas suivies peut prendre jusqu’à six ou sept jours. Lors du travail, les contractions poussent la tête du bébé contre l’os pelvien de la mère. La compression coupe la circulation sanguine dans les tissus mous situés entre la tête et l’os. À cause de l’absence de flux sanguin, ces tissus fragiles se nécrosent et laissent des trous entre la vessie ou le rectum de la mère et son vagin. C’est ce qui provoque de l’incontinence chez les patientes atteintes de la fistule. » https://www.fistulafoundation.org/what-is-fistula/

En plus de présenter des risques graves pour la santé (risques d’infection, d’atteinte d’autres organes et de mort), la stigmatisation entourant cette condition est aussi très dévastatrice. La fistule entraîne souvent l’isolement social, l’humiliation publique, le suicide et le décès.

Plus de 60 000 cas de fistules ont été rapportés au Soudan du Sud.

La fistule n’est pas seulement une crise de santé mondiale, mais aussi un problème culturel. Selon le docteur Baba, il s’agit « d’une violation des droits fondamentaux de la personne. Dans trop de régions, ajoute-t-il, les femmes et les filles sont perçues comme une chose qu’on possède et les familles se sentent souvent obligées de les vendre pour pouvoir rembourser leurs dettes. Le problème c’est le manque d’accès à l’éducation; c’est les agressions d’enfants; c’est de les appeler des mariages d’enfants. Ce n’est pas tant d’assurer une bonne nutrition. » Le fait que de jeunes filles soient mariées et tombent enceintes avant que leur corps soit prêt à vivre un accouchement est une autre cause de la fistule. Le travail peut devenir long et difficile. Les cliniques étant souvent inaccessibles en raison du manque de routes, elles arrivent souvent trop tard dans les établissements de santé.

« C’est pourquoi j’étudie pour devenir sage-femme, et pourquoi je crois que les sages-femmes peuvent vraiment apporter de grands changements », me confie Edward un peu plus tard pendant le dîner. Nous mangeons des samossas et une sorte de boule de pâte sucrée qu’Edward n’aime pas vraiment. Les samossas sont délicieux. Certaines personnes ne mangent pas parce que c’est le ramadan, alors elles gardent leur repas pour plus tard, après le coucher du soleil. « Il y a tellement de filles, très jeunes, qui tombent enceintes, ajoute-t-il. Ce sont encore des enfants et elles devraient déjà avoir un bébé. Tellement de femmes meurent dans ma communauté. » Il regarde ailleurs, pensif. « Ma sœur est morte en accouchant. Une mère était avec elle pour l’accompagner et prendre soin d’elle, mais elle n’était pas formée. Elles ont attendu beaucoup trop longtemps… ma sœur et l’enfant… » Il se tait. Avoir plus de sages-femmes mieux formées permettra de diminuer la prévalence de la fistule. Elles pourront aussi offrir les conseils et les soins respectueux dont beaucoup de ces jeunes femmes ont besoin en matière de justice et de santé sexuelle et reproductive.

La danse et le chant débutent. Les filles rient. Mama commence à chanter. Certaines se joignent à la danse, d’autres continuent de rire, spontanément. La jeune de 14 ans, dont je ne connais pas le nom, est la première à se joindre à la danse. Puis elle disparaît dans le groupe de jeunes tandis que la plupart commencent à partir pour aller au travail, en classe ou à la maison. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce que la vie lui réserve. J’espère que les mots prononcés aujourd’hui auront une influence concrète sur son avenir.

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