LA ROUTE VERS LA PCI

Nous zigzaguons entre les voitures. La radio est allumée. En ce moment, la radio griche plus qu’elle ne joue. C’est plus un chemin de poussière qu’une route. Les nids-de-poule sont nombreux et rendent la circulation difficile. Nous sommes au Soudan du Sud, en route vers Djouba pour une formation sur la prévention et contrôle des infections (PCI). C’est l’automne. Il fait chaud. Très chaud.

Peu importe où à Djouba, prendre la route est une expérience intense. Les rues sont bondées : piétons, voitures, véhicules de l’ONU, scooteurs et motos se disputent tous une part du chemin. Et la poussière. Il y en a tant que sa couleur riche, un rouge teinté de rouille, finit souvent par prendre le dessus. Des hommes sur des motos portent des chemises habillées et des lunettes de soleil. Une femme souvent les accompagne, vêtue d’une magnifique robe faite sur mesure en tissu richement texturé. On voit rarement les femmes conduire ou marcher seules, surtout celles qui ne sont pas mariées. Peter, notre chauffeur, raconte d’un ton animé comment il a rencontré sa femme et nous parle de sa famille, qui habite actuellement dans un pays voisin. Il s’inquiète du fait que je ne sois pas marié. « Ce n’est pas bien de ne pas avoir de femme à votre âge. Les gens vont se mettre à parler. Je vais vous trouver une femme à Djouba », me dit-il. « Choisissez-en une. » Il me montre de la main un groupe de femmes qui marchent sur le bord de la route pour se rendre au travail ou au marché. « Qu’arrive-t-il si celle que je choisis ne me choisit pas? », je lui demande. Il me regarde, sans comprendre.

  • Qu’est-ce que vous voulez dire? Vous la choisissez. Elle vous aimera.
  • Si elle ne m’aime pas, pourquoi devrait-elle quand même me marier?
  • Pourquoi ne vous aimerait-elle pas? Il y a un bras qui vous pousse dans le dos?

Le chemin des femmes en est un bien cahoteux et parfois miné. Le sujet fait vite place à la musique. Une moto nous dépasse habilement. Il y a de l’empressement au volant, mais pas de rage. Les gens font attention aux autres. Nous ralentissons pour laisser traverser un chien errant devant nous. Il y en a vraiment beaucoup à Djouba. Presque autant de chiens que de motos. Et des nids-de-poule.

Puis, il y a la musique. Des chansons et des chants. Les sonorités sont un mélange complexe de musique folklorique du Soudan du Sud et d’influences arabe, arabe de Djouba, éthiopienne, ougandaise et américaine. La musique se fraie un chemin à travers les crépitements de la radio, enrobant le monde derrière le pare-brise d’une bande sonore parfaite.

Voici certaines chansons que Peter aime :

La préférée de Peter :
« Ana Bi Ruwa Wen WJ De King »

BOOM. Ma tête heurte le toit de la voiture. « Ah, il est profond », annonce-t-il tandis que la voiture fait une chute qu’on dirait de vingt mètres au fond d’un trou. Nous en ressortons. « Il y a de gros trous », ajoute-t-il en riant, sans jamais perdre le contrôle du véhicule. « Celui-là n’était pas si mal », je lui confie. « À Montréal, les nids-de-poule sont pires que tout ce que j’ai vu à Djouba. Ils sont sur des routes revêtues en plus, pas sur des routes de terre. Il y en avait un qui était si gros qu’on aurait pu s’y baigner. »

Il rit. « Eh bien, il y a de l’espoir pour tout le monde. De l’espoir pour Djouba. De l’espoir pour le Canada. Peut-être un jour pourrez-vous réparer vos routes aussi. » De l’espoir il y en a à Djouba. Mesuré, hésitant, fragile, mais bien là. Il surgit, de quelque façon, là où la volonté est assez forte, même si le chemin est parsemé d’obstacles.

PCI

Il est à peu près midi. Il fait très chaud maintenant, l’air climatisé fonctionne. Je crois. Vraiment? Certaines sages-femmes disent qu’il fait chaud. Je suis soulagé d’apprendre que je ne suis pas le seul. Ici, tout le monde se met sur son trente-et-un pour sortir, peu importe la température. Le lieu de la formation a été changé encore une fois aujourd’hui, puisque les choses changent souvent à Djouba. « Nous devons nous dire que ça a changé en mieux et c’est tout », dit Agnes Juan, secrétaire générale pour l’Association sud-soudanaise des infirmières et sages-femmes (SSNAMA). Agnes est une professeure, une sage-femme, une infirmière et une force de la nature.

La formation sur la PCI est un cours de trois jours qui porte sur les étapes et mesures à suivre par les sages-femmes, les infirmières et autres professionnels de la santé, et leur importance pour réduire le risque d’infection chez les patientes et les patients dans le pays le plus jeune du monde. Le Soudan du Sud possède le taux de mortalité maternelle le plus élevé au monde. Les Nations Unies estiment que le taux de mortalité maternelle au Soudan du Sud est de 789 décès pour 100 000 naissances viables, dont la plupart des décès maternels surviennent pendant le travail, l’accouchement et la période postnatale immédiate (ministère de la Santé, République du Soudan du Sud, 2018).

« SSNAMA a cerné un besoin et a demandé que la PCI soit un sujet d’atelier à offrir pour leur perfectionnement professionnel continu. La formation sur la prévention des infections est à vrai dire un besoin pour tous les professionnels de la santé dans le monde », précise la sage‑femme canadienne Deborah Bonser pendant une pause de l’atelier, qu’elle coanime avec Agnes et une autre sage-femme canadienne, Barbie Leggett. Plus de trente sages-femmes, infirmières et cadres de partout au Soudan du Sud sont sur place. « Je dois dire que c’est fantastique que SSNAMA ait réussi à faire venir jusqu’ici des sages-femmes de l’autre bout du pays. », ajoute Bonser. « Des sages-femmes qui prodiguent des soins maternels et néonataux, des infirmières qui travaillent en salles d’opération et des gens de toutes les autres unités et situations possibles. »

Au cours des trois journées, la formation couvre les infections associées aux soins de santé, la chaîne de transmission, les précautions de base et l’évaluation des risques, l’hygiène des mains, l’équipement de protection individuelle, la sécurité en matière de PCI et la manipulation et désinfection de l’équipement. Le format est une combinaison d’exposés, d’ateliers, de groupes de discussion et de chants. Oui, quelques séances de chant formidables.

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